No. 68/1    mars 2015

 

Editorial

Entrer en résistance

Vincent Arlettaz

 

Le fameux, le mythique Adorno, un des plus grands philosophes de la musique de tous les temps, avait marqué les esprits dans les années 1950, par sa célèbre formule: «Après Auschwitz, écrire un poème est barbare». Il illustrait ainsi une conception représentative d'une grande partie du XXe siècle: celle de l'art qui se fixe pour mission principale de dénoncer l'injustice, d'intercéder en faveur des opprimés, et de faire voir la souffrance au lieu de la voiler -- comme d'autres périodes, plus compromises avec le pouvoir, l'auraient fait. Dans son fondement, cette conception peut être vue comme un prolongement du naturalisme de Zola. Elle tourne le dos à l'onirisme, et refuse une euphémisation qui, selon elle, serait complice des catastrophes passées et de celles à venir; l'harmonie est suspecte à ses yeux, la beauté devient une insulte.

Appliqué à la situation actuelle, le principe d'Adorno paraît nous condamner à de cruelles souffrances. Car en 2015, le monde semble devenu à moitié fou: nos médias, qui depuis des années ne parlaient plus que de crise, de dettes et d'impôts, suivent maintenant, hébétés, les attentats terroristes, assassinats politiques et autres guerres civiles, qui se multiplient à tous les horizons. Le citoyen lambda est saisi de l'urgence, il lui faut prendre connaissance, avec tous les détails, de ces horreurs à répétition qui s'invitent jusque chez lui: à la table de son petit déjeuner, sur l'écran de son téléviseur après les émissions pour enfants, dans sa voiture même, au gré de flashs d'information au tempo frénétique. Quelle place, après cela, pour un choral de Bach?

Pourtant, notre situation n'a rien à voir avec celle de 1945. Le principe d'Adorno, qui a eu l'immense mérite de contempler face à face un traumatisme d'ampleur historique, n'a jamais possédé d'exclusivité; aujourd'hui plus que jamais, il peut et doit être discuté. Il suppose notamment que l'information qui nous parvient soit équitable et équilibrée. Or, ce point n'est pas acquis. A l'heure qu'il est, par exemple, un grand nombre de médias français, on le sait, sont aux mains d'investisseurs issus de l'industrie de l'armement. Dramatiser une menace peut être tentant pour ouvrir larges les portes budgétaires. Et s'il y a complicité en la matière, ce serait plutôt celle des gouvernements, dont la tâche serait justement de garantir l'équité, mais qui, trop souvent, restent otages des lobbies de toute sorte. Ensuite, la phrase d'Adorno a le tort de considérer comme acquis et incontournables un malheur et une souffrance que nous pouvons attaquer. En commençant par ceci: montrer non pas ce qui est, mais ce qui pourrait être; en tournant nos regards vers le haut, qui finira par triompher, n'en doutons pas. Voilà pourquoi la Revue Musicale, qui n'appartient à aucun lobby, et ne cherche rien à vendre d'autre que des abonnements, continuera à parler d'harmonie et de beauté; même si, tout autour de nous, certains ne veulent voir que le contraire. Il s'agit, si l'on veut, d'un acte de résistance.

Vincent Arlettaz

 

(éditorial de notre numéro de mars 2015)

 

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(page mise à jour le 2 avril 2015)