No. 79/3   septembre 2026

 

éditorial

La naissance de l'orchestre

Adam-Frans van der Meulen: Louis XIV devant le Château Neuf de Saint-Germain-en-Laye

Adam-Frans Van der Meulen: Louis XIV assistant à une partie de chasse devant
le Château Neuf de Saint-Germain-en-Laye (1669). Château de Versailles.

 

Pour un auditeur du XXIe siècle, la musique de Lully évoque irrésistiblement Versailles; et pourtant, peu de ses oeuvres y furent créées; ce n'est le cas, en particulier, que pour deux de ses quinze tragédies lyriques: Phaëton (1683) et Roland (1685). Il est vrai que la Cour ne s'y était installée définitivement qu'en 1682 -- soit cinq ans avant la mort du compositeur, dont les tout premiers opéras avaient été donnés d'abord à Paris même: Cadmus et Hermione, en 1673, au Jeu de Paume du Béquet -- une salle de sport, située près de l'actuel Sénat, que le compositeur loua et fit aménager par son associé Vigarani; et Alceste, en 1674, au Théâtre du Palais Royal (à quelques dizaines de mètres de l'actuelle Comédie Française), dont on avait préalablement chassé la troupe de Molière, récemment décédé. Cette dernière partition fut la cible d'une cabale qui poussa le Roi Soleil à affirmer plus clairement son intérêt pour les oeuvres de son surintendant: c'est ainsi que les trois tragédies lyriques suivantes, Thésée (1675), Atys (1676) et Isis (1677) furent montées somptueusement dans la résidence royale de l'époque, le Château Vieux de Saint-Germain-en-Laye, dont la salle de bal, vaste et magnifique halle voûtée -- aujourd'hui encore en parfait état de conservation -- avait été construite en pierres blanches et en briques roses à l'époque de François Ier.

La création de Thésée coûta près de 150'000 livres tournois -- l'équivalent de plusieurs millions d'euros: décors, costumes et effets spéciaux (les fameuses «machines», qui provoquaient l'enthousiasme délirant du public) faisaient étalage du dernier luxe. Deux cents chanteurs, danseurs et instrumentistes furent mobilisés, parmi lesquels vingt flûtistes, hautboïstes et bassonistes, auxquels vinrent s'adjoindre six trompettistes et timbaliers de la Grande Ecurie du roi -- plusieurs de ces artistes jouèrent d'ailleurs sur scène*. Avec Lully, pour la première fois de l'histoire, les instruments de la famille du violon, développés en Italie dès le milieu du XVIe siècle, les hautbois et bassons très récemment créés par des facteurs français, les flûtes à bec et les trompettes héritées du Moyen Age, et les timbales, arrivées d'Orient au XVe siècle, combinent leurs timbres au service de l'expression du texte. Certes, les interventions des souffleurs et de la percussion sont encore peu de chose dans ses partitions. Il n'en reste pas moins qu'une nouvelle voix avait été créée: et c'est bien dans les années 1670 que commence la prodigieuse histoire qui devait aboutir, plus d'un siècle plus tard, à la création de l'orchestre symphonique.
 

Vincent Arlettaz

 

* Jérôme de La Gorce: Lully, Fayard, 2002, p. 210 & 607. Avant-scène opéra N° 243, p 50.

 

RMSR septembre 2026

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