No. 77/1   mars 2024

 

La Musique à Genève
au XVe siècle (II)

Par Vincent Arlettaz

Yolande de France

Fig. 1: Guillaume Fichet offre un exemplaire de sa Rhétorique à Yolande de France, duchesse de Savoie. Soeur du roi de France Louis XI, Yolande fut régente du duché de Savoie pour son mari Amédée IX, gravement malade, puis pour son très jeune fils Philibert  I?er. Cologny, Fondation Martin Bodmer, cod. Bodmer  176, fol. 1  (1471). © Creative Commons (www.e-codices.ch).

 

Dans notre numéro de décembre 2023, nous avions publié la première partie d'une recherche inédite sur un sujet très longtemps négligé: la musique à Genève au XVe siècle. Après avoir évoqué les somptueux livres de grégorien enluminés, puis la présence d'un maître prestigieux entre tous -- Guillaume Dufay --, nous nous intéresserons aujourd'hui au cas d'un manuscrit unique, le Chansonnier cordiforme, créé dans les années 1470, sans doute à Genève, et évoquerons pour terminer la trajectoire d'un des plus importants contemporains de Josquin Desprez, Antoine Brumel, maître des enfants de choeur de la cathédrale Saint-Pierre de 1486 à 1492.

Guillaume Dufay avait été présent à Genève de 1452 à 1458, probablement de manière régulière -- et cette décennie apparaît, sans doute possible, comme l'une des plus brillantes pour la vie musicale de la cité, toutes périodes confondues. Les années 1460 sont indéniablement en retrait: rares sont les informations parvenues jusqu'à nous, et il semble peu probable que la situation ait été en soi comparable. Le duc de Savoie Louis Ier, mélomane invétéré, devait pourtant rester encore plusieurs années au pouvoir -- en fait jusqu'à sa mort, survenue en janvier 1465. Mais alors que Genève avait longtemps constitué une sorte de centre de gravité pour son règne (commencé en 1449), dans les dernières années, le froid s'installa entre la ville et le souverain.

L'affaire, complexe, a été rapportée au milieu du XVIe siècle par le fameux chroniqueur François Bonivard (l'illustre «prisonnier de Chillon» chanté par Lord Byron), dont la rocambolesque version a été confirmée ultérieurement, au moins dans ses grandes lignes, par l'étude des archives. Le duché est alors en pleine anarchie: d'origine chypriote, la duchesse Anne de Lusignan impose à la cour ses compatriotes, les «mameluks», qui en viennent à dominer le jeu politique, ulcérant l'aristocratie historique de Savoie. Il y a plus: depuis Amédée VIII, le duché contrôle également Turin; les Piémontais gravissent eux aussi les échelons du pouvoir, attisant encore la colère des vassaux de vieille souche. Fils du duc Louis, Philippe de Bresse épouse la cause des rebelles; en juillet 1462, tout juste âgé de dix-huit ans, il fait irruption avec une troupe armée, force les portes du château de Thonon et met la main sur plusieurs hauts dignitaires de la cour. L'un d'entre eux, Jean de Varax, marquis de Saint-Sorlin et maréchal de Savoie -- c'est-à-dire commandant militaire suprême du duché -- est exécuté sur-le-champ. Un autre, le chancelier Valperga, agent transalpin très apprécié par ailleurs du roi Louis XI, est emmené en barque vers Morges où, après un expéditif jugement, il est précipité dans le lac, dûment muni d'une meule de moulin attachée au cou. Terrorisés, Anne et Louis se réfugient au couvent des Franciscains de Genève, dans le quartier de Rive; le duc intime aux autorités communales l'ordre de ne laisser entrer personne dans la cité sans son consentement, «fût-ce ses propres enfants»; il menace même explicitement de ruiner la ville, si par malheur on s'avisait de contrevenir à ses ordres. Or, les syndics ne purent -- ou ne voulurent pas -- respecter l'interdit: en octobre 1462, Philippe de Bresse fait son entrée à Genève, où il continue à régler ses comptes avec les favoris de la duchesse Anne, sa mère; il aurait même eu avec son père une fort houleuse entrevue. Un mois plus tard, le 11 novembre 1462, Anne de Chypre, femme d'une beauté qu'on disait exceptionnelle, que Louis avait idolâtrée et qui lui avait donné une quinzaine d'enfants (ainsi que, paraît-il, de nombreux rivaux), s'éteignait. Elle fut enterrée au couvent de Rive, dans une chapelle qu'elle avait elle-même fondée quelques années plus tôt; son mari devait l'y rejoindre en janvier 1465.

Louis ne pardonna pas aux Genevois: il se fit remettre les lettres patentes par lesquelles trois foires, de très ancienne date, leur avaient été octroyées -- ces dernières faisaient la gloire et la richesse de la ville -- puis il livra ces titres au roi de France son gendre, Louis XI. Celui-ci, sans doute trop heureux de profiter de l'aubaine pour réaliser un vieux rêve, transférait rapidement lesdites foires à Lyon, interdisant même formellement aux marchands français de fréquenter Genève. Dans l'aventure, cette dernière voyait sa prospérité gravement menacée; il est même possible d'interpréter, sur le long terme, le rapprochement avec les Confédérés comme une sorte de réponse à ce problème, d'importance existentielle pour la cité.

 

Amédée IX et Yolande de France

La rivalité entre les foires de Lyon et celles de Genève est certes déjà ancienne à cette époque; l'accession de Louis XI au pouvoir royal, en 1461, n'a peut-être finalement fait qu'accélérer le processus; quant à la colère du duc Louis, vue dans cette perspective, elle ne constituerait qu'une sorte d'élément déclencheur ou facilitateur. A la mort de ce personnage quelque peu fantasque, en janvier 1465, son fils AmédéeIX lui succède; mais au contraire de son prédécesseur, ce souverain atypique, connu surtout pour sa piété (et d'ailleurs béatifié en 1677), semble s'être peu intéressé à la musique; épileptique et de faible constitution, il laisse en outre la gestion du duché à sa femme, Yolande de France, soeur du roi Louis XI. Celle-ci sera le véritable chef d'Etat, non seulement jusqu'à la mort de son époux, en 1472, mais également comme régente au nom de son fils Philibert Ier, qui n'avait que sept ans au moment de son accession.

Durant le règne de Yolande, la musique à la cour de Savoie ne semble pas avoir été en déclin: les archives comptables nous montrent en tout cas une chapelle ducale qui réussit à se maintenir, en nombre et en qualité; à l'avènement des nouveaux souverains, ce prestigieux ensemble vocal est même entièrement réformé. Mais Genève ne joue visiblement plus le même rôle. En mai 1465, sur ordre de Yolande, un orgue est acheté, à Genève justement, à destination de la sainte chapelle du château ducal de Chambéry; il s'agissait probablement d'un instrument d'occasion, nécessitant d'importantes réparations, et qui ne donna guère satisfaction, puisqu'il fut assez rapidement remplacé par un nouvel orgue, spécialement construit pour l'occasion, entre 1469 et 1470. Du moins ces importantes dépenses traduisent-elles clairement la volonté d'Amédée IX et de Yolande de relancer la vie musicale au château de Chambéry -- signe probable qu'ils n'envisageaient pas de séjourner à Genève aussi régulièrement que Louis et Anne ne l'avaient fait. La présence du nouveau couple ducal dans la ville du bout du lac est néanmoins occasionnellement attestée, par exemple au Carnaval de 1469, où un ménétrier nommé Rémi de Bosc (ou de Bosco), originaire d'Avigliana près de Turin, joue devant les souverains d'un instrument qui n'est pas précisé; une somme d'argent lui sera versée pour récompense. Ce musicien doit d'ailleurs avoir été un artiste polyvalent, car son nom figure également sur les registres de chantres de la chapelle ducale, dans les mêmes années.

 

Le Chansonnier cordiforme (vers 1470-1475)

A Genève même, le pouvoir est alors aux mains d'un jeune frère du duc Amédée IX, Jean-Louis de Savoie, qui occupa le siège épiscopal de 1460 à sa mort, survenue à Turin en 1482. Ce très mondain personnage ne fut toutefois jamais ordonné prêtre; son titre n'était que celui d'«administrateur apostolique» du diocèse; malgré cela, les chroniqueurs parlent toujours de lui comme de l'«évêque de Genève». Figure dominante du conseil de régence de Savoie, il joua un rôle prépondérant dans la politique du duché, en une période troublée qui culmine par les fameuses guerres de Bourgogne de Charles le Téméraire. La duchesse Yolande -- qui, rappelons-le, était une soeur du roi de France Louis XI -- dut en permanence louvoyer entre ces deux puissances européennes engagées dans un duel sans merci. Elle-même et son jeune fils Philibert furent même successivement enlevés, elle par le Téméraire, lui par le roi. Cependant, vaincu par les Cantons suisses en 1476, à Grandson puis à Morat, le dernier duc de Bourgogne mourait en janvier 1477, lors du siège de Nancy. Quant à Yolande, elle disparaissait en août 1478, à l'âge de quarante-quatre ans, laissant son jeune fils, Philibert Ier (treize ans), quelque peu démuni face à la protection ambiguë de son royal oncle, Louis XI.

Si les archives ne nous disent pas grand-chose sur la vie musicale dans la Genève de cette époque, nous ne pouvons douter que cette dernière y fut particulièrement brillante; c'est probablement là en effet que fut copié, dans la première moitié des années 1470, un des plus beaux manuscrits musicaux de tous les temps, le «chansonnier cordiforme» -- connu aussi sous le nom de son commanditaire et premier propriétaire: «chansonnier de Jean de Montchenu». Tous les commentateurs actuels admettent que cet objet d'art exceptionnel fut produit en Savoie; et une grande partie d'entre eux pensent que ce fut à Genève même, de manière possible voire probable -- certains disent même «à Genève» sans autre forme de restriction. Observons que, mis à part Genève, aucun autre lieu d'origine en particulier ne semble avoir été proposé pour cet insolite objet, pas même de manière hypothétique...

 

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RMSR mars 2024

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